Revue des marques : numéro 92 - octobre 2015
Voyage au pays des services consommateurs
L’enjeu des services
consommateurs est de parvenir
à humaniser la relation par
e-mail. En attendant que les
nouvelles technologies digitales
permettent d’aller davantage à la
rencontre du consommateur…
par Benoît Jullien, ICAAL

Le service consommateurs de
Nestlé France rassemble une
quarantaine de marques
Une rapide enquête auprès de quelques services
consommateurs de grandes marques illustre
à la fois des tendances de fond et des différences
de tactique employées par les entreprises
dans ce domaine. Au chapitre des enseignements
stratégiques, on retiendra que l’arrivée d’Internet n’a pas
tué le besoin de contact direct avec le consommateur,
bien au contraire… mais également que la révolution digitale
offrira sans doute de nouveaux points d’échange ;
quant aux différences opérationnelles, elles sont nombreuses.
Les packagings, déjà, peuvent en témoigner : en
dehors des exemples étudiés plus loin, on a pu en rencontrer
certains qui ne faisaient référence à aucun service
de ce type. Inversement, on ne peut manquer sur
d’autres, ni le numéro Cristal ni l’incontournable « www ».
À l’extrême, le site d’une marque pourtant leader sur son marché – dont nous tairons le nom par charité – résume la porte d’entrée de son service consommateurs online à une réclamation produit plus qu’administrative. On y précise immédiatement la liste des éléments (numéro de lot, DLUO, ticket de caisse…) qu’il faut « impérativement » envoyer pour que la demande soit prise en compte. Il est bien sûr indispensable pour un industriel de disposer des informations objectives qui lui permettront de mener ses investigations afin de satisfaire la requête… mais sans doute pas avec des méthodes que même la plupart des services publics ont délaissées. Les quatre cas qui suivent illustrent des pratiques beaucoup plus recommandables. Les différences qui s’en dégagent – parfois même des oppositions – ne sont sans doute pas fortuites, mais fonction à la fois des variations de taille des groupes (sur la capacité d’accueil téléphonique notamment), de la nature de leurs marques (sur le contenu de l’échange) et, aussi, des choix techniques qui découlent de leur conception du marketing.
Nestlé : humaniser la relation
Chez le leader de l’alimentaire, un seul service consommateurs rassemble toutes les activités du groupe en France – à l’exception de Nespresso et Special. T. Il ne représente pas moins d’une quarantaine de marques, signant 4 500 références et couvrant quinze catégories. « Nous devons faire face à une extrême diversité de situations, du bébé au senior en passant par le pet food, avec des problématiques fort différentes », explique Florence Sponton, responsable du service ; pour y répondre, des diététiciennes, des assistants vétérinaires ou des experts produits… Depuis douze ans, Nestlé France travaille avec une agence spécialisée externe, qui lui dédie un centre d’appel de vingt personnes. Une première adaptation à la demande du consommateur se fait en fonction du numéro appelé, puis un serveur vocal interactif lui permet de positionner sa requête. Les contacts les plus particuliers sont repris par l’équipe interne de cinq personnes basée au siège de Noisiel.
Annuellement, ce service consommateurs assure près de 100 000 contacts : le téléphone, qui en représente 45 %, reste majoritaire devant le courrier électronique (40 % en moyenne, avec des variations suivant les marques), le courrier postal conservant une petite part de 3 à 4 % et le reste provenant de divers canaux – dont les réseaux sociaux. Plus de la moitié des requêtes proviennent de demandes de conseil, en particulier pour les produits bébés ou animaux ; suivent des interrogations sur les promotions, la recherche de points de vente et, bien sûr, la composition des produits, notamment dans le cas de sensibilités à certains ingrédients. « Les questions se font de plus en plus pointues, remarque Florence Sponton, parfois, le consommateur a déjà été sur le Web avant de nous contacter et se montre donc particulièrement exigeant vis-à-vis de nous ». Nestlé évalue la satisfaction de ces interlocuteurs en leur envoyant un questionnaire par courrier électronique dans la semaine suivante. « La satisfaction par téléphone reste supérieure à celle par e-mail, note-t-elle. Le téléphone permet un échange très personnalisé, avec davantage d’empathie, alors qu’il est déjà plus difficile de cibler la question d’un e-mail, qui maintient toujours une distance ».
C’est pourquoi le service consommateurs de Nestlé France
travaille à « humaniser » ce canal : d’une part en cherchant
à bien appréhender la question, d’autre part en personnalisant
la réponse, en lien avec le contexte de la marque, de sorte
que le consommateur puisse y voir une réponse unique.
Finalement, « il y a pour nous peu de différence en matière de
temps passé entre les deux canaux, conclut Florence Sponton.
Avec l’arrivée du Web, le nombre de contacts avait diminué,
car les consommateurs se sont retrouvés plus autonomes,
mais il s’est stabilisé depuis cinq ans ». Sur la base d’une
étude issue de 215 tests par clients mystère, Nestlé France a
été élu Service client de l’année à quatre reprises.
Ferrero : intégrer la qualité globale

Pour Ferrero France, le service consommateurs
est partie
intégrante de la qualité globale
« Nous sommes convaincus que la satisfaction consommateur
est un gage de compétitivité », assure Jean-
Marc Dacunha, responsable de la qualité et du service
consommateurs chez Ferrero France. L’intitulé de sa fonction
témoigne déjà de l’intégration du service consommateurs
à la démarche qualité globale. Le service a d’ailleurs
été ré-internalisé depuis quatre ans, avec
la constitution d’une équipe de trois personnes
au siège de Mont-Saint-Aignan.
Il traite entre seize et 20 000 contacts
par an, avec une grande majorité
de courriels (70 %) provenant le
plus souvent des sites Internet
des marques (Nutella, Kinder…),
largement devant le téléphone
(23 %) et le courrier postal
(moins de 7 %). Pourtant, « nous
n’incitons pas particulièrement
aux e-mails », explique Jean-Marc
Dacunha, qui date l’inversion de
la proportion des deux canaux aux
années 2011-2012. « Le traitement des
demandes est plus facile par téléphone et
nous nous attachons à personnaliser nos réponses
par e-mail ; dans ce cas, nous proposons d’ailleurs au
consommateur de nous appeler directement. »
40 % des contacts sont générés par des demandes de sponsoring
(événements étudiants par exemple), d’échantillons
gratuits ou de matériel publicitaire – et cette catégorie est
celle qui progresse le plus en ce moment. 30 à 35 % sont des
réclamations (dans ce cas, la proportion d’appels téléphoniques
remonte) et 20 % des demandes d’information spécifiques
(promotions, allergènes, conservation…). Restent des conseils délivrés par les consommateurs… voire des éloges !
Chez Ferrero France, le service consommateurs se croise en
effet avec les deux autres axes qualité (sans même évoquer
la composante industrielle en amont) : la logistique et
le point de vente. Par exemple, une augmentation
des réclamations sur des produits
de chocolat fondus lors d’un épisode
de chaleur nécessitera de remonter
la chaîne pour détecter un défaut
éventuel de maîtrise des températures.
Lors de la canicule de 2003,
l’entreprise avait été jusqu’à racheter
des produits à la distribution
pour éviter ce type d’incidents. Tous
les deux ans, le service est audité
par un cabinet extérieur, qui interroge
500 consommateurs du trimestre
précédent. Parmi les points de progrès
identifiés : une meilleure personnalisation
des courriels ou une amélioration des modes
de dédommagement prévus (bons de réduction par
exemple). « Un consommateur bien traité est un consommateur
qui sera encore plus fidèle », insiste Jean-Marc Dacunha.
Bonduelle : au plus proche dans la relation

Le service consommateurs de Bonduelle
a contribué à
expliquer l’innovation
représentée par les légumes vapeur
« Construire notre organisation au service du client est
l’un des quatre piliers fondamentaux de notre groupe »,
explique David Llanès, responsable image corporate de
Bonduelle. L’entreprise du Nord dispose d’un service intégré
de quatre personnes pour couvrir ses deux marques (avec
Cassegrain) et ses quatre univers (conserve, surgelé, frais,
traiteur). En outre, un partenaire extérieur fonctionnant avec les mêmes outils (qui connectent désormais tous les
canaux) peut gérer les appels urgents en dehors des heures
ouvrables (le consommateur a aussi la possibilité de laisser
un message) ainsi qu’en cas de débordement du service. Ce
dernier reçoit environ 10 000 demandes par an.
Avec la moitié des contacts, le courrier électronique est passé
devant le téléphone (moins de 40 %), et ce surtout au détriment
du courrier postal, juste au-dessus des 10 %, les réseaux
sociaux restant marginaux. « Nous utilisons le téléphone
autant que possible, y compris après un échange par e-mail,
pour cultiver une forte proximité et s’assurer de la pertinence
de notre réponse ; c’est ce qui nous permet d’offrir une meilleure
expérience client, explique David Llanès. « Le téléphone est non
seulement plus léger en charge de travail, mais il nous permet
aussi d’entendre entre les lignes le souci non formulé qu’il
peut y avoir derrière une demande ». A contrario, les réseaux
sociaux offrent des moyens trop limités et requièrent généralement
de demander les coordonnées du consommateur
pour pouvoir le contacter autrement. 80 % des demandes
concernent les produits, et Bonduelle estime qu’elles se répartissent
assez également entre des questions particulières et
des expressions d’insatisfaction. Cela dit, le groupe ne compte
finalement que quinze réclamations pour un million de produits
vendus (0,0015 %). Exemple intéressant avec les nouveaux
légumes vapeur en conserve lancés par la marque : la
boîte ne contient presque plus d’eau et, de surcroît, peut laisser
entendre un petit bruit à l’ouverture ; exactement ce qui
traditionnellement pouvait inquiéter ! Dans ce cas, l’innovation
de produit doit être accompagnée, pour transformer un
progrès technique en succès commercial.
En ce sens, le service consommateurs est aussi un outil
marketing. « Certaines remarques nous ont parfois permis
de corriger des emballages, raconte David Llanès, et de nombreux
verbatims nous apportent une richesse de contenus
incroyable ». Par ailleurs, « lors du lancement d’un produit
nouveau, il est normal de recevoir un nombre d’appels plus
important – même s’il n’y en aura pas sur d’éventuels écarts
de goût, et pour cause ! Mais si les mêmes types de demandes
ressortent, cela peut nous alerter sur un risque particulier.
[Par contre] nous nous interdisons toute action marketing
sur nos contacts ». Enfin, du côté des indicateurs, « nous ne
suivons pas le nombre de demandes traitées par conseiller, ni
le temps moyen passé avec un contact, car il faut savoir passer
du temps avec les gens pour les fidéliser ou les reconquérir.
L’important, c’est la relation », ajoute David Llanès, dont
l’indicateur de performance préféré est… le nombre de
cartes postales reçues par le service de la part de consommateurs
reconnaissants.
« Le métier va évoluer dans les prochaines années », poursuit
l’ancien responsable du service consommateurs pour
expliquer pourquoi sa nouvelle mission chez Bonduelle
associe le suivi qualité de la relation clients et le travail de
veille sur l’image du groupe et de ses marques : « avec les
forums ou les réseaux sociaux, nous allons pouvoir identifier
les consommateurs mécontents et aller vers eux ».
Fleury Michon : au coeur de l’entreprise
Chez Fleury Michon, enfin, le service consommateurs est
rattaché à la direction du marketing stratégique, assurée
par David Garbous. Composé de deux personnes, il couvre
les trois grandes activités du groupe (charcuterie, traiteur
et surimi). « Le placer au coeur de l’entreprise permet plus
de réactivité, explique l’entreprise, [ainsi que] d’humaniser
la marque, en engageant un dialogue avec nos consommateurs
». Le nombre de contacts s’est stabilisé autour des 3 300
depuis 2012, après avoir dépassé les 4 000 en 2010. Le courrier
électronique progresse, avec 66 % des contacts, alors
que les appels téléphoniques régressent, n’en constituant
plus que 5,3 %. Une surprise : le courrier postal représente
toujours 28,7 % des requêtes et progresse également. Dans
une enquête satisfaction réalisée en 2014, Fleury Michon a
relevé que 83 % des consommateurs se déclaraient satisfaits
par la réponse qui leur avait été apportée (soit quatre
points de plus que l’année antérieure). Mais surtout, ils ont
été près de 89 % à prétendre renouveler leur achat… dont
80 % qui l’avaient déjà fait. C’était bien le but.
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